mardi

Funérarium


C’est devant la porte trop lourde que la main hésite sur le geste. Contre l’inox froid de la poignée,
elle se crispe puis se relâche.
Elle s’arrête …....puis se crispe à nouveau, en même temps que tous les cœurs qui battent encore, en
alternance, contre mon dos.
Ne te retourne pas !
Parce que derrière, c’est les hommes face au désastre,
juste des yeux rougis pleins d’eau et de sel, posés sur des visages fragiles comme des morceaux de
sucre.
Ne te retourne pas... C’est la première larme qui libère toutes les autres.

Ensuite les choses se font seules. On entre, sans trop savoir comment.
La pièce est neutre mais les murs sont pleins de fantômes, et des rideaux tirés nous laissent croire
qu’il existe une fenêtre.
Une fenêtre dans un funérarium
Comme on écrit un mensonge avec les doigts, dans du ciment frais.

Bien-sûr on regarde partout, le coin du mur rouge, les fleurs sans couleur, le Jésus, les fleurs sans
odeur, le bénitier, mais surtout
On regarde vers la fenêtre qui n’existe pas.
Pourtant au milieu de la pièce il y a la mort, allongée et belle, apprêtée, apaisée sur un visage blanc.
Il y a la mort dans un corps. Le corps de celui que l’on a aimé
Forcément trop en sourdine...
Quelques mots du prêtre, des psaumes je crois.
Puis on tend le bâton pour bénir.
Je ne sais pas bénir.




dimanche

Bloody Mary (Marie en sang)


Je viens à toi cerné de noir, accroupissant la tige des tulipes
Et je me courbe, lentement moi aussi
Pour n'être plus sous tes pieds qu'un petit jour de printemps. Une saison écrasée.


 
« C'était une erreur de jeunesse » m'a-t-elle dit, reniant en quelques mots l'enfant à peine né dont elle ne voulait déjà plus. C'était une erreur de jeunesse... Alors, elle est partie.

Jamais, aucun être ne fut plus atrocement honnête avec moi, plus effroyablement humain, que la femme qui détruisit nos vies.



Souvent, on se figure mal à quel point les peaux mortes pèsent sur l'ensemble du corps.
Je m'en suis rendu compte un matin de mai. C'était un matin fait des crachats de la veille, un de ces matins où le sang monte à la tête. Évidence des blessures.
J'avais dormi sur un banc près d'un immeuble quelconque ; à l'endroit où l'odeur répond au silence, à l'endroit où les relents de pisse se mêlent des rêves profonds.
Seulement, je ne rêve plus.
Je passe mes nuits à caresser ton ventre rond, à l'embrasser, puis à baver du sang. Je ne rêve plus.
Et les petits matins naissent à la chaîne.



Chaque soir je ruminais ma haine primordiale, mon innocence gâchée, mon amour trahi. Nuit après nuit je naissais autrement, hérésie humaine, nain par choix.
Avec les jours la colère avait enflé, bourrant les calendriers de croix noires et chacun de mes muscles d'une volonté animale.
Non, l'instinct maternel n'existe pas. Certaines illusions feraient mieux de se perpétuer dans du Sopalin.



Un jour, tu as rempli ton ventre, mon cœur et mes veines, de ce rêve dont je t'ai toujours parlé. Ce fut un jour triste, car d'une certaine manière c'est là, et dans mes yeux, que tu as commencé à repeindre en noir la chambre de tous les enfants.
Lorsque tu as abandonné le nôtre, j'ai cessé de croire en dieu ; en cette vision antalgique des choses.
Grâce à toi, j'ai découvert que mon amour n'était bon qu'à nourrir la poubelle à verre
À l'occasion, quelques feuilles vierges et l'appétit intérieur des filles à problèmes.



À l'époque, je suivais un régime strict : je mangeais gras et buvais beaucoup d'alcool. Je passais mon temps à combler le vide. Et combler le vide par le vide, ça prend du temps.
Du coup, les journées étaient longues, je dormais peu.
Pourtant, je vivais avec la douloureuse sensation que la nuit continuait à s'étendre
En moi malgré l'aurore
Qu'elle s'étirait à balles réelles de mon lobe frontal à mon gros intestin.
Alors, je soulageais la douleur sur les trottoirs ; parce qu'ici l'impression de jour domine.
Parce qu'ici les ruelles comme les hommes, aussi sombres soient-ils, gardent toujours derrière les cils l'impasse et la flaque ; l'eau et l'image du monde tel qu'il est dedans. Parfois, on y devine le soleil.
Les flaques ont ça de tragique : elles partagent le ciel avec des hommes à l'échine courbe.
Et le ciel crie.
Et c'est dur de comprendre que les étoiles sont de simples foutaises.



J'ai rencontré Marie à la jonction d'une étoile et d'un frisson : Toute petite électrocution de l'âme.
Comment s'expliquer que le mélange des astres sous la peau puisse engendrer le désastre, le bas de gamme de l'existence ?
Quelle est la raison supérieure qui pousse un être à abandonner sa propre chair ?
Je n'ai pas de réponses... Et de toute façon, je n'ai pas envie de réfléchir.
Les miroirs s'en chargent.



Elle avait le visage de toutes les mères qui abandonnent leur premier enfant. C'était un visage un peu beau, l'image de presque un ange. Moi, j'avais les vingt centimètres parfaits pour dans sa bouche
Et j'avais oublié aussi, un peu, d'être un ange.
Il n'y avait pas encore d'amour, entre nous je veux dire. Alors, j'ai baisé ses lèvres.
Simplement comme un chien baise des lèvres.



Tout entier pris dans sa nasse, je me suis soumis aux spasmes ; aux réflexes maladifs d'un corps se vidant. Privé d’oxygène je me suis accroché à sa main. Comme le bon chien s'accroche à la main qui le tape.
Ensuite, je suis mort.
Simili mer débordant des carafes, ici le sang bâtard gorge la peau
Déchire le visage
Coule sur mes joues comme tes prunelles autrefois.
Tu sais, j'ai longtemps cru que tu t'appelais Brillante...



Elle est perdue, l'innocence. La saison chérie où les rêves n'étaient pas encore de la viande à pneu ; où mes yeux ne tenaient pas tout entier dans la paume de ta main.
Ici, l'horizon a oublié sa couleur d'origine. Il déambule au bout des routes, comme égaré devant mes cils, ne dessinant à l'infini que des lignes qui se croisent.
Alors je bois. Seul ou accompagné. Je bois.
Entre deux bières je me goinfre de sourires et de grougnettes, j'éponge l'alcool avec des chips et des noix de cajou.
Je me nourris des éclats de cœurs qui remplissent les bols vides
Les mies de pain de tapenade
D'amour
Et de pesticides agricoles.
Les verres se vident, se posent et se remplissent sur la table. Encore et encore.Translucides et puis noirs.Translucides et puis noirs. Translucides et puis noirs dans le cœur. Comme un incessant va-et-vient de corbeaux
Dans mon salon
Sur ma petite nappe en fleur.



De zon gaat onder. Le soleil se couche.



Voici ton ventre. C'est ici que s'écrivent les grandes guerres.
C'est ici que naquirent les scories pour toi, notre enfant et les plus beaux jours qu'il me reste.
Je veux que tu clignes des yeux en lisant ceci !
Je veux que naissent en toi les nausées que tu n'as peut-être jamais eues.
Je veux t’écœurer de l'encre, comme tu m'as écœuré de la mer !

Depuis toi, je suis atteint de ces maladies que les oiseaux n'ont pas.
Je suis atteint de la hargne, je suis atteint du clou
Je suis étreint de tout

Je suis éteint.



Allez lui dire que je ne veux plus mourir ! Qu'un pan dévasté de ma vie, n'est pas ma vie entière.
Allez lui dire que... Non, j'irai moi-même !
Et je viendrai à elle cerné d'espoir, portant mon fils entre les bras
La lumière
Serrée fort contre mon ventre

Jusqu'à l'y faire rentrer.






samedi

La fleur au fusil


Je me demande souvent à quoi pensent les hommes, lorsqu'ils tombent.
Moi, je pense à toi. À hier, aux dernières secondes.
Celles qui séparent le rêveur du défenestré, le ciel du goudron, le battement du trait.
L'amour rend con
La douleur, aveugle.
Alors j'ai renoncé aux couleurs, à l'eau, à toutes ces choses inutiles.

Ne t'en fais pas
Ça sera pire demain.
Il y aura du verre cassé, une grosse gueule de bois et quelques entailles dans ce qu'il me reste de
vie : L'arbre est couché, je ne suis plus aussi fort qu'avant.
Je vieillis, doucement. Je pourris, doucement. Il m'arrive même d'être lâche.

Finalement, tu vois, de ton iris sont tombées les graines qui n'ont jamais fleuri
Les enfants qui ne sont jamais nés
Les hommes qui n'en seront jamais.

Tiens, je te donne mon silence.
Une pousse de rien, immense dans le verbe taire. Une petite marguerite que l'on piétine
Une fleur un peu.
Une fleur beaucoup.
Une fleur contre la tempe.